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Plus de 2 millions de pages lues et 820 000 visiteurs uniques pour ce blog dont l’auteur, Louis-Serge Real del Sarte, vous propose une curation quotidienne liée à l’actualité, aux stratégies digitales d’entreprises et problématiques d’utilisations de ces nouveaux canaux de communication. Pionnier et auteur du premier ouvrage référençant les 1000 réseaux sociaux mondiaux, il est Leader européen des réseaux professionnels et consultant international pour les entreprises.


"Pour faire croire que j'étais quelqu'un"

Publié le 15 Juillet 2008, 10:22am

Catégories : #Billet d'humeur politique



Ce 14 juillet, Gilbert B. a tout son temps libre. Pas de cérémonie officielle. Pas de lever de drapeau. Pas de Champs-Elysées. Pas d'Arc de Triomphe pour raviver la flamme. Pas de poignées de main solennelles. Pas de photos dans le journal le lendemain, son béret rouge de parachutiste vissé sur la tête, ses médailles en pagaille accrochées au revers de son veston.

 Il y a encore quelques mois, Gilbert B. était vice-président de la 655e section des médaillés militaires de la ville de Yerres (Essonne). Pour rien au monde il n'aurait manqué ces 14 Juillet, ces 8 Mai, ces 11 Novembre, ces 18 Juin, ces 19 Mars. Les commémorations, c'était la grande affaire de sa vie. Avec les rendez-vous d'anciens combattants, les dîners de veuves de guerre et les enterrements - beaucoup d'enterrements, forcément, avec le temps -, Gilbert B. était un septuagénaire très occupé.

ON CONNAISSAIT DEPUIS DES ANNÉES CET ANCIEN D'ALGÉRIE

Lorsque le vice-président de sa section était mort, en 2002, Gilbert B. avait proposé ses services. On connaissait depuis des années cet ancien d'Algérie et tout le monde l'appréciait. Il était disponible, actif, et comme il remplissait la seule condition impérative - être titulaire de la médaille militaire, cette Légion d'honneur des combattants -, il avait été élu à l'unanimité.

Deux ans plus tard, dans les salons de l'hôtel de ville de Yerres, en présence de toute sa famille et de ses amis du monde combattant, Gilbert B. avait connu un intense moment de bonheur. Il s'était fait remettre les insignes de chevalier de l'ordre national du mérite par un colonel de l'armée de terre en retraite.

Désormais, à chaque manifestation officielle, il pouvait arborer le bleu du mérite aux côtés du vert-jaune de la médaille militaire, du blanc et rouge de la valeur militaire et du violet des palmes académiques. Un "vrai sapin de Noël", s'amusait-on parfois. Les palmes académiques, ça avait d'ailleurs un peu surpris ses amis combattants, car dans le civil, ils ne l'avaient connu que plombier. Mais bon, Gilbert B. était tellement dévoué. Il avait même ajouté à ses activités, des responsabilités complètement bénévoles au sein de France mutualiste, la mutuelle des anciens combattants. A un ami, il avait confié le dernier de ses rêves : "Un jour, j'aurai le rouge."

Pourtant, de méchantes rumeurs avaient commencé à circuler sur son compte. Il se murmurait que tous ces rubans n'étaient peut-être pas vraiment mérités. Les bruits sont arrivés aux oreilles du président de la section, qui s'en est ému et a demandé en tête à tête des explications à Gilbert B. Celui-ci a éludé, évoqué une "cabale" contre lui et a promis de prouver ses titres. Le président a attendu, en vain. Gilbert B., lui, a continué d'arborer ses décorations dans toutes les grandes occasions.

AUCUN GILBERT B. N'AVAIT ÉTÉ DÉCORÉ

A l'automne 2007, les choses ont pris un tour plus sérieux. Une enquête dans les fichiers de la Société nationale des médaillés militaires ne révèle aucune trace de Gilbert B. Saisi à son tour, le chef de cabinet de la grande chancellerie de la Légion d'honneur, François Sourd, indique que Gilbert B. est inconnu des archives, qu'il s'agisse de l'ordre national du mérite ou de la médaille militaire. Au cabinet du ministre de l'éducation nationale, même constat : aucun Gilbert B. n'avait été décoré des palmes académiques. Saisi par la grande chancellerie, le procureur de la République d'Evry lançait en novembre 2007, une procédure pour port illégal d'insignes contre Gilbert B.

Lorsque son président lui a annoncé qu'une plainte avait été déposée, Gilbert B. s'est effondré en larmes dans ses bras, en le suppliant de l'aider à le sortir de là : "Ma femme, mes enfants, mes petits-enfants... ils ne sont pas au courant."

Quelques jours plus tard, devant le commissaire de police chargé de l'enquête, c'est un homme brisé qui se présente. Gilbert B. avoue tout. Ses quatre décorations ne lui ont jamais été attribuées. D'ailleurs, il n'a jamais été parachutiste, encore moins sergent. L'Algérie, il y est bien allé, dans le cadre de son service militaire, mais il en est sorti avec le grade de 2e classe. "J'étais projectionniste...", indique-t-il.

Avec la complicité d'un de ses amis, un ancien gendarme décédé depuis, il s'était fabriqué un diplôme de médaille militaire daté de 2001. Le même l'avait encore aidé à falsifier à son nom, sur les photocopieuses de France mutualiste, un document officiel d'attribution du Mérite.

Là, ç'avait été plus compliqué. Pour "rendre service" à sa véritable destinataire, une vieille dame âgée, Gilbert B. s'était proposé d'aller régler à sa place l'achat de la médaille auprès du Trésor public. Une fois l'original en main, il en avait fait une photocopie, et l'ordinateur de son ami avait fait le reste. La photocopie était assez grossière mais elle avait suffi à tromper la vigilance du colonel que Gilbert B. s'était choisi comme parrain.

Coup de chance, en 2003, dans la liste des récipiendaires de l'ordre national du Mérite, figurait un certain Cyril, portant le même patronyme que lui. "J'ai voulu profiter de cette homonymie pour essayer de donner du crédit à ma démarche", a expliqué Gilbert B. aux policiers. A ceux qui, alors, lui avaient fait remarquer que ni le prénom ni le parcours professionnel ne correspondaient au sien, il avait répondu que "c'était une erreur du Journal officiel" qu'il allait s'empresser de faire corriger.

"MEURTRI PAR CETTE AFFAIRE"
 
Quant aux médailles et à l'insigne des Palmes académiques, il est allé "tout simplement les acheter dans un commerce qui se trouve au Palais-Royal". "On ne demande aucun justificatif", a-t-il dit.

Entendu par les enquêteurs, le colonel qui l'a décoré n'a pas caché sa colère. "Je me suis fait manipuler, et en tenue d'uniforme en plus !", s'est-il exclamé. Quant au président de la 655e section des médaillés militaires, il s'est dit "meurtri par cette affaire".

Au policier qui lui a demandé pourquoi il avait fait tout ça, Gilbert B. a répondu : "Je ne sais pas trop... Pour démontrer que j'assurais mes fonctions en tant qu'ancien combattant. En tout cas, il n'y a eu aucun intérêt matériel de ma part." Comme le policier insistait pour comprendre ses raisons, Gilbert B. a ajouté : "Peut-être pour faire croire que j'étais quelqu'un..."

Depuis, il a inscrit une date officielle à son agenda. En novembre. Pas le 11, le 6. Celle de son procès. Il aura tout juste 74 ans.
Source : LeMonde .fr

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